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Une dépêche Bloomberg du 14 novembre confirme les craintes de la CRIIRAD : l’accident survenu à la fonderie indonésienne a provoqué un rejet radioactif détecté à plus de 1 000 kilomètres.
Et en plus des crevettes et des clous de girofle, ce sont des chaussures contaminées qui ont été détectées, aux USA (Nike) mais aussi en Europe (Adidas). Combien d’autres produits contaminés sont passés entre les mailles des contrôles, pendant les mois écoulés entre l’accident et sa découverte ?
Le 9 octobre, la CRIIRAD faisait état d’une grave contamination radiologique en Indonésie, où un fabricant d’acier à partir de ferrailles, dans la zone industrielle de Cikande à 50 kilomètres à l’ouest de Jakarta, aurait fondu une source de césium 137.
Le problème avait d’abord été repéré par les douanes américaines, qui annonçaient la détection de césium 137 sur des conteneurs de crevettes (en août) et de clous de girofle (en septembre). L’enquête indonésienne a permis de remonter à l’aciérie qui se trouvait à 2,5 kilomètres au sud de l’usine BMS de conditionnement de crevettes.
L’accident a provoqué un important rejet radioactif
D’après l’agence Bloomberg (1), du césium 137 aurait été détecté dans l’air au niveau de deux stations de surveillance de la radioactivité atmosphérique, situées dans les Îles Cocos (Australie) et en Malaisie, respectivement à 1 200 kilomètres au sud-ouest et à 1 300 kilomètres au nord-ouest de Cikande. Ces stations appartiennent au réseau de l’Organisation du traité d’interdiction complète des essais nucléaires (OTICE ou CTBTO en anglais), dont les données restent malheureusement confidentielles (lors de la catastrophe de Fukushima, la CRIIRAD avait dénoncé cet état de fait). Il est possible de demander la communication exceptionnelle de données, mais en signant un contrat de confidentialité. La CRIIRAD vient de saisir le CTBTO en demandant une dérogation, mais les délais de réponse sont de plusieurs semaines.

Des chaussures Nike et Adidas
Toujours selon Bloomberg, c’est lors de la première quinzaine de mai qu’une source de césium 137 aurait été fondue dans l’usine PT Peter Metal Technology (PMT), et c’est en juillet qu’auraient été détectées aux USA des crevettes contaminées. La dépêche ajoute qu’au même moment, des baskets contaminées ont été découvertes, non seulement aux USA (de marque Nike) mais aussi en Europe (de marque Adidas), où les autorités portuaires de Rotterdam ont bloqué des chaussures en partance pour la Suisse. Concernant l’Europe, un porte-parole d’Adidas a déclaré « qu’aucun des produits n’avait été mis sur le marché et que les chaussures étaient en cours d’élimination ». Selon les autorités néerlandaises, « les parties radioactives des chaussures interceptées à Rotterdam allaient être retirées et envoyées à une entreprise publique de traitement et de stockage des déchets nucléaires ». Pour les USA, la dépêche ne précise pas le devenir des baskets Nike, qui contrairement aux crevettes n’auraient pas été renvoyées en Indonésie.
D’autres produits concernés
Mais qu’en est-il des autres denrées issues de la zone industrielle de Cikande, sachant qu’il s’est écoulé, depuis la date présumée de l’accident, deux mois pour les premiers contrôles aux USA, et quatre mois pour la reconnaissance par l’Indonésie de l’origine de la contamination ?
Le 13 novembre, les autorités indonésiennes ont publié la liste de 24 entreprises considérées comme contaminées (2). Parmi celles-ci on trouve des usines agroalimentaires, dont PT Charoen Pokphand Indonesia qui produit des aliments à base de volaille et des aliments pour animaux. La zone compte également PT Sinta Baja Jaya (3), un producteur de tissus pour de nombreuses marques (Adidas, Asics, H&M, Lacoste, Mattel, Mizuno, Ping, Puma, Reebok, Victoria’s Secret).
Bloomberg mentionne également une fabrique d’édulcorants. Cargill possède une usine de ce type dans la zone de Cikande, qui se trouve à moins d’un kilomètre de plusieurs usines mais celle-ci ne figure pas dans la liste des entreprises déclarées contaminées.
Se pose évidemment la question des limites fixées par les autorités pour considérer que les sites, le personnel, les habitant·es, sont contaminé·es ou non. Une dépêche de l’agence officielle indonésienne Antara, datée du 15 novembre (4), présente les techniques employées pour décontaminer les sites. D’une part, 975 tonnes de matières contaminées ont été enlevées et entreposées comme déchets radioactifs dans l’usine PMT désaffectée. D’autre part, certains sites font l’objet d’un cimentage afin de faire écran et limiter les niveaux de radiation. Selon l’article, « les niveaux de radiation sont désormais tombés en dessous de 0,5 microsievert par heure [µSv/h], ce qui est considéré comme sans danger pour le public ». Pourtant, un tel niveau de radiation reste plus de 10 fois supérieur au bruit de fond du secteur, estimé à moins de 0,04 µSv/h d’après une précédente dépêche d’Antara (5). Signalons par ailleurs le caractère précaire d’une telle protection sans enlèvement des matières contaminées, sachant que la radioactivité du césium 137 n’est divisée par deux qu’au bout de 30 ans.
Échec des systèmes d’intervention et d’information
Une enquête internationale devrait être ouverte afin d’établir toutes les circonstances et les impacts de l’accident, et déterminer en particulier pourquoi la détection d’une contamination atmosphérique par des stations du réseau CTBTO n’a pas conduit à la recherche immédiate de l’origine afin d’assurer dans les délais les plus brefs la protection de toutes les personnes concernées.
La CRIIRAD s’apprête notamment à interpeller l’Agence Internationale pour l’Energie Atomique (AIEA) afin de demander la reconnaissance officielle de l’accident et son classement sur l’échelle internationale des événements nucléaires et radiologiques (INES (6)). Mise au point en 1990, cette échelle compte 7 niveaux de gravité, le niveau 7 correspondant aux catastrophes de Tchernobyl et Fukushima.
La CRIIRAD a consulté le Système web d’information sur les événements nucléaires (NEWS) de l’AIEA, qui met à la disposition du public la liste des événements signalés au cours des 12 mois écoulés. Les signalements les plus récents remontent à janvier 2025 (2 classements en niveau 2) ! Il est pourtant difficile d’imaginer que l’AIEA n’ait pas été informée très rapidement, et ce par différentes voies (CTBTO ou autres).
Selon les critères de classification, compte tenu des conséquences en dehors du site (des personnes ont vécu ou travaillé plusieurs mois à leur insu dans un environnement très contaminé), il est possible qu’un classement au niveau 5 soit requis.
Goiânia (1987), Algésiras (1998), New Delhi (2010), Cikande (2025) : il est urgent de tirer les leçons des accidents répétés, et parfois très graves, à cause de sources radioactives de très haute activité échappées des circuits de contrôle.
Combien de pays comme l’Indonésie sont dépourvus de tout portique de détection alors qu’ils utilisent de nombreuses sources radioactives notamment dans le cadre d’application médicales ou industrielles, et qu’ils importent par ailleurs des ferrailles pour le recyclage ?
Rédaction : Julien Syren •
Notes :
[1] https://www.japantimes.co.jp/news/2025/11/14/asia-pacific/us-radioactive-indonesia/
[2] https://en.tempo.co/read/2065308/current-condition-of-charoen-pokphands-cikande-factory-after-cesium-137-contamination
[3] https://www.shinta.co.id/
[4] https://en.antaranews.com/news/391989/indonesia-removes-975-tons-of-radioactive-waste-in-banten
[5] https://en.antaranews.com/news/385817/cesium-137-leak-a-wake-up-call-for-indonesia-says-minister . Cet article mentionne un point de contamination à 33 000 µSvh, 875 000 fois supérieur au niveau naturel de radiations, qui serait donc de 0,04 µSv/h (33 000/87 5000).
[6] International Nuclear and Radiological Event Scale.
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