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Le centre de recherche nucléaire Shimon Peres, où se trouve la centrale nucléaire de Dimona, est l’une des principales installations nucléaires israéliennes. Situé dans le désert du Néguev, il détient un des secrets les plus ardemment gardés de l’État hébreu : son programme atomique. Le contexte actuel de guerre au Proche et Moyen-Orient en fait une cible particulièrement vulnérable.
Si d’après les autorités du pays il a vocation à effectuer des recherches en sciences atomiques à des fins civiles, le site est pourtant soupçonné depuis les années 1960 d’être utilisé pour la production de matières nucléaires destinées au programme d’armement israélien. La politique d’ambiguïté stratégique qu’entretient Israël – consistant à ne pas confirmer, ni nier l’existence d’un tel programme – repose en partie sur l’omerta qui plane autour de Dimona.
Contexte historique du lancement du programme nucléaire israélien
Le développement du programme nucléaire israélien prend son impulsion suite à la Guerre de Suez en 1956. La nationalisation de la Compagnie du canal de Suez du 26 juillet par le président égyptien Gamal Abdel Nasser, conduit la France et le Royaume-Uni – qui s’estiment lésés dans leurs intérêts – à mener une action contre l’Égypte. Symbole de la montée en puissance du nationalisme panarabe, Nasser est perçu comme un danger pour Israël qui va coopérer avec les puissances européennes. L’État hébreu envahit la Bande de Gaza et le Sinaï égyptien le 29 octobre, craignant que son isolement régional ne représente une « menace existentielle » et remette en cause ses ambitions hégémoniques [1].
Le premier ministre israélien de l’époque, David Ben-Gourion, se rapproche ainsi de la France, avec qui il va conclure un accord sur l’acquisition d’un réacteur nucléaire en 1957. Les travaux du site de Dimona débutent en 1958. La mise en fonctionnement du réacteur, accompagné d’une usine souterraine de séparation isotopique, se fait dans la décennie qui suit, en dehors de tout cadre établi de l’AIEA [2].
L’opacité qui entoure ce site ultra-sécurisé rend toute information sur son fonctionnement difficile d’accès. D’abord présenté comme une usine à textile par les autorités, les révélations en 1986 d’un ancien employé du site, Mordechaï Vanunu, viennent confirmer les suspicions internationales concernant les capacités nucléaires militaires d’Israël. Des photographies prises à l’intérieur, des plans et autres documents révèlent ses ambitions militaires. Israël devient alors la sixième puissance nucléaire mondiale. Malgré ces révélations, qui ont coûté 18 ans de prison à l’ingénieur, l’État maintient encore aujourd’hui une ambiguïté stratégique. Par ailleurs, il n’est pas signataire du Traité de non-prolifération des armes nucléaires (TNP). Il est globalement admis par la communauté internationale que le centre de recherche nucléaire de Shimon Peres abrite un arsenal non-déclaré d’armes nucléaires.
Caractéristiques du réacteur et quantités de substances
Dans son livre Les Deux Bombes, Pierre Péan affirme que la centrale de Dimona est composée d’un réacteur à eau lourde fortement inspiré du type EL-3, un réacteur de recherche mis en service à Saclay en 1957 [3]. Celui de Dimona, désigné EL-102 par les Français, fonctionne à l’uranium naturel légèrement enrichi, et a été optimisé pour la production du plutonium. La puissance du réacteur a varié au cours du temps, si elle est originellement autour des 25 MW, elle a augmenté jusqu’à 70 MW « probablement en 1972 » [4], voire au-delà.
Selon Alexander Glaser et Julien de Trouillioud de Lanversin, chercheurs à l’université de Princeton et de Stanford, les estimations des quantités de plutonium produit au sein du site de Dimona sont incertaines [5]. Le manque d’informations concernant la puissance et le mode de fonctionnement du réacteur rend cette évaluation d’autant plus difficile. Fondés sur des calculs neutroniques relatifs au réacteur, ils estiment la production cumulée de plutonium à 830 ± 100 kg en décembre 2020. Quant au tritium, les calculs suggèrent que « le réacteur pourrait [en] produire de l’ordre de 50 à 60 grammes [par an] et alimenter un arsenal d’environ une centaine d’armes nucléaires de pointe » [6].
D’après les révélations de Mordechaï Vanunu, Israël utilise également des lasers et des centrifugeuses pour enrichir l’uranium de Dimona. Le processus d’enrichissement produit des déchets radioactifs, qui se sont probablement accumulés au sein du site. Les informations concernant le retraitement du combustible usé sont inaccessibles, mais l’utilisation effective de ce processus pourrait être vérifiée, par exemple, par la présence ou non d’émissions de krypton 85 sur le site [7]. Cependant, des vérifications dissociées de celles des autorités israéliennes sont aujourd’hui impossibles, d’autant plus que l’AIEA y est interdite d’accès et que toute mesure indépendante à proximité est prohibée.
Des images prises par le satellite chinois SuperView-1 publiées en 2021, laissaient entendre que le réacteur était en activité et que des travaux d’extension avaient été réalisés sur le site. Et ce, malgré un rapport d’experts révélé en 2016 par le quotidien israélien Haaretz, dénombrant 1 537 anomalies dans le cœur du réacteur [8].
Cas de cancer parmi les anciens employés du site
Un certain nombre d’ancien·nes employé·es ont déclaré avoir développé un cancer après avoir été exposé·es à de hauts niveaux de radiation au travail. Une commission a dû être créée à huis clos, pour éviter que la Commission israélienne de l’énergie atomique ne divulgue publiquement des informations détaillées sur le réacteur et les matériaux utilisés. Malgré l’impossibilité de prouver la connexion directe entre leur travail et leur maladie devant les tribunaux et après de longues années de mobilisation, 168 ancien·nes employé·es ont reçu une compensation financière pour « leur contribution à la sécurité d’Etat » [9].
Les déchets nucléaires d’Israël en territoires occupés
Israël a plusieurs fois été accusé de décharger ses déchets radioactifs dans les territoires qu’il occupe illégalement. C’est par exemple le cas du Golan, à propos duquel le ministre de la Santé syrien avait interpellé l’OMS sur « le fait que les autorités d’occupation israéliennes continuent d’enterrer des déchets nucléaires dans plus de 20 sites et ont déversé 1 500 barils de matières radioactives et toxiques dans des décharges clandestines sur le territoire du Golan syrien occupé » [10]. Il dénonçait également le fait que des mines nucléaires et des matières radioactives étaient installées le long de la ligne de cessez-le-feu.
Ainsi, la sensibilité stratégique du centre nucléaire de Dimona en fait une cible vulnérable, notamment en contexte de conflit dans la région. Le Dôme de fer (système de défense aérienne mobile) est censé protéger le site de toute attaque de missile, mais les frappes iraniennes de mars 2026 sur la ville de Dimona ayant fait une centaine de bléssé·es – en riposte aux attaques israéliennes sur les sites d’Arak et de Natanz – remettent en cause sa pleine sécurité. Une frappe sur le réacteur pourrait avoir des conséquences radiologiques majeures, dont les effets sont difficilement prédictibles du fait de l’opacité imposée par Israël.
Rédaction : Lola Gonzalez •
Carte en haut de page : géolocalisation du site de Dimona © Fond de carte Google Maps
Notes :
[1] « Guerre de Suez 1956 », Dossier du Monde diplomatique, consulté le 26 mars 2026.
[2] Pierre Péan, Les Deux Bombes, Fayard, Paris, 1982.
[3] Pierre Péan, 1982, op. cit.
[4] Leonard S. Spector and Jacqueline R. Smith, Nuclear Ambitions: The Spread of Nuclear Weapons 1989–1990 (Boulder, CO: Westview Press, 1990), 160.
[5] Alexander Glaser, Julien de Troullioud de Lanversin, « Plutonium and Tritium Production in Israel’s Dimona Reactor, 1964-2020, » Science & Global Security 29, no. 2 (2021): 26-43
[6] Ibid
[7] Michael Schoeppner, « Detecting Clandestine Reprocessing Activities in the Middle East, » Science & Global Security 26, no. 1 (2018): 3-19
[8] « Israel’s Dimona Nuclear Reactor Plagued by 1,537 Defects, Scientists Say », Haaretz, 26 avril 2016, consulté le 26 mars 2026.
[9] « Israeli Court Awards Cancer-stricken Nuclear Reactor Workers With $22 Million », Haaretz, 18 septembre 2017, consulté le 26 mars 2026
[10] « Health conditions in the occupied Palestinian territory, including east Jerusalem, and in the occupied Syrian Golan », 69ème Assemblée de l’OMS, 15 avril 2016.
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