🕙 Lecture 7 min
Les frappes américaines et israéliennes du 28 février 2026 contre le régime de la République islamique d’Iran ont de nouveau plongé le Moyen-Orient dans un conflit de forte intensité. Depuis plusieurs années, ces deux puissances soupçonnent l’Iran de détenir de l’uranium enrichi à 60% dans l’objectif de se doter de l’arme nucléaire, ce que le régime iranien conteste, tout en défendant son droit à développer un programme nucléaire civil. L’atome se retrouve ainsi, une fois encore, au cœur d’un conflit militaire qui fait peser des risques sur les installations de la région.
Les sites nucléaires pris pour cibles
Les volontés israéliennes et américaines d’anéantir les capacités nucléaires iraniennes ne datent pas d’aujourd’hui. Depuis la révélation, en 2002, de l’existence de l’usine d’enrichissement d’uranium de Natanz et du réacteur de recherche d’Arak, Israël considère le programme nucléaire iranien comme une menace existentielle. L’Iran a subi à plusieurs reprises des dommages qu’il attribue à Israël et/ou aux Etats-Unis : en 2010, attaque des centrifugeuses par le virus informatique Stuxnet ; en 2020, explosion de l’usine de Natanz ; en 2021, panne de courant dans la même usine. Le 13 juin 2025, le conflit s’aggrave lorsque des frappes israéliennes menées dans le cadre de l’opération “Rising Lion”, visent à plusieurs reprises les sites de Natanz et Arak. Le directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), Rafael Mariano Grossi, confirme alors la présence d’une contamination radiologique et chimique sur le site d’enrichissement [1]. Quelques jours plus tard, dans la nuit du 21 au 22 juin, des frappes coordonnées américaines touchent l’usine d’enrichissement d’uranium de Fordo, le site de Natanz ainsi que le centre de technologie et de recherche nucléaire d’Ispahan [2]. Plus de neuf mois après ces attaques, les informations précises concernant leurs conséquences radiologiques restent inconnues et les données sur lesquelles se fondent les conclusions de l’AIEA ne sont pas accessibles. Les inspecteurs de l’agence n’ont d’ailleurs plus accès aux sites depuis lors.
Les attaques israélo-américaines de 2026 ont de nouveau pris pour cibles les bâtiments d’entrée de l’usine souterraine d’enrichissement du combustible de Natanz, dans la nuit du 1er au 2 mars, détruisant au moins trois bâtiments. Si “aucune conséquence radiologique n’est attendue et aucun impact supplémentaire n’a été détecté sur le site même de l’usine” d’après les “dernières images satellites disponibles”, les résultats des mesures de la radioactivité sur place restent inaccessibles [3]. Mardi 3 mars, l’armée israélienne affirme avoir frappé un centre militaire souterrain secret du programme nucléaire iranien dans la région de Téhéran, éliminant ainsi “un élément clé de la capacité du régime iranien à développer des armes atomiques” [4]. Jeudi 12 mars, l’armée de l’air israélienne annonce dans un communiqué avoir bombardé le “complexe “Taleghan” (…) utilisé par le régime pour développer des capacités essentielles à la fabrication d’armes nucléaires” [5].
Si l’AIEA se veut rassurante quant aux risques radiologiques, les informations disponibles sur place restent très floues.
Un manque de transparence manifeste
L’opacité qui entoure l’ensemble des installations nucléaires iraniennes, notamment en ce qui concerne les substances et les quantités qu’elles abritent, rend l’évaluation des risques en cas de bombardement d’autant plus difficile et incertaine. La vérification de l’ensemble des installations nucléaires iraniennes se fait au bon vouloir des autorités du pays, qui ne semblent, pour l’heure, pas répondre aux sollicitations de l’AIEA. L’Iran avait pourtant adhéré au Traité de Non-Prolifération (TNP) en 1970.
Le suivi radiologique est donc extrêmement limité, en particulier sur les sites attaqués, et les résultats des mesures effectuées par les autorités, si tant est qu’elles existent, ne sont pas accessibles publiquement. Les balises de mesure de la radioactivité mises en place par la CTBTO (Organisation du traité d’interdiction complète des essais nucléaires) les plus proches des sites iraniens se situent à Téhéran et au Koweït. Toutefois, les données collectées ne sont pas directement accessibles au public, comme la CRIIRAD l’avait déjà dénoncé en 2011 à la suite de la catastrophe de Fukushima [6].
Les installations nucléaires de la région
Les infrastructures énergétiques des pays, notamment les raffineries, font l’objet de frappes intenses ces derniers jours. Bien que les centrales nucléaires ne constituent pas des cibles privilégiées, la volonté d’affaiblir l’indépendance énergétique de l’Iran d’une part, et les menaces de représailles de ce dernier d’autre part, font peser un risque important sur ces installations.
L’Iran exploite la centrale nucléaire de Bouchehr dédiée à la production d’électricité. Composée d’un réacteur nucléaire à eau pressurisée type VVER d’une capacité de 1 000 MW en fonctionnement, elle comprend également une piscine de désactivation ainsi qu’un réacteur en construction. Cette centrale avait été la cible de multiples attaques aériennes de l’armée irakienne pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988), ce qui avait endommagé les réacteurs – alors en construction – et interrompu le programme nucléaire du pays jusqu’à la fin du conflit. Le contexte géopolitique actuel la rend particulièrement vulnérable. Dans la nuit du 18 mars 2026, elle a été la cible d’un “projectile”, qui selon l’AIEA, n’a fait aucun dégât “ni de blessés parmi le personnel” [7].
En représailles aux attaques menées sur le territoire iranien de février-mars 2026, un responsable du régime a menacé de cibler le site nucléaire de Dimona, situé dans le désert du Néguev (Israël), si les Etats-Unis cherchaient à renverser le régime, d’après Reuters [8]. Peu d’informations sont disponibles concernant ce site qui est strictement contrôlé par les autorités israéliennes. Il serait composé d’un réacteur nucléaire à eau lourde alimenté à l’uranium naturel non-enrichi, produisant du plutonium. Il abriterait également une unité d’enrichissement de l’uranium par centrifugation et un laboratoire expérimental d’enrichissement de l’uranium.
L’escalade du conflit actuel, ainsi que sa régionalisation, suscitent de vives inquiétudes, notamment en ce qui concerne la sécurité des installations nucléaires de la région. Nous en proposons ici une cartographie des principales.
Un risque pour la santé humaine et l’environnement
Si aucune attaque n’a endommagé de centrales nucléaires depuis le début des hostilités, le 28 février 2026, jusqu’à aujourd’hui, une frappe contre un réacteur en fonctionnement ou une piscine de combustible pourrait entraîner des conséquences majeures. Des éléments radioactifs tels que le césium 137 ou encore l’iode 131 pourraient être massivement rejetés dans l’air ou dans les eaux.
Dans le cas de la centrale de Bouchehr en Iran, des frappes pourraient provoquer une contamination des eaux du Golfe, qui constituent une source essentielle d’eau désalinisée dont dépendent largement les États de la région [9]. Par ailleurs, des bombardements sur les sites nucléaires abritant des matières radioactives pourraient engendrer des risques importants pour la santé du personnel sur place, notamment en cas d’inhalation de particules d’uranium, ce qui augmente, entre autres, le risque de cancer du poumon.
Bien que les conséquences radiologiques en cas d’attaques sur les sites d’enrichissement soient probablement plus localisées, la contamination de l’environnement peut persister sur des durées extrêmement longues : pour l’uranium 238, il faut attendre 4,5 milliards d’années pour que la radioactivité soit seulement divisée par deux.
Au-delà du risque de prolifération, l’actualité au Moyen-Orient révèle, une fois encore, les menaces qui planent sur la sûreté nucléaire notamment en contexte géopolitique incertain. Elle rappelle également les failles des mécanismes internationaux de surveillance et de régulation, dont l’accès aux installations de la région se voit actuellement très restreint, voire interdit.
Rédaction : Lola Gonzalez •
Notes :
[1] Communiqué de presse : « Point sur la situation en Iran », AIEA, publié le 20 juin 2025.
[2] « Iran : ce qu’il faut savoir sur les frappes des Etats-Unis visant trois sites nucléaires », AFP publié le 22 juin 2025, consulté le 13 mars 2026.
[3] « Nucléaire : l’AIEA confirme des dégâts sur le site d’enrichissement d’uranium de Natanz », AFP, publié le 3 mars 2026, consulté le 13 mars 2026.
[4] « Nucléaire iranien : Israël affirme avoir frappé un centre militaire souterrain secret », AFP, publié le 3 mars 2026.
[5] « Guerre en Iran : l’armée israélienne frappe le site iranien Taleghan, utilisé selon elle pour produire des armes nucléaires », Le Parisien, publié le 13 mars 2026.
[6] Communiqué de la CRIIRAD, 25 mars 2011, https://urlr.me/86MtQk
[7] Brève AFP du 18 mars 2026 à 2h06.
[8] « L’Iran menace de cibler la centrale nucléaire israélienne de Dimona si les US cherchent à renverser le régime », L’Orient-Le Jour, publié le 5 mars 2026.
[9] « La guerre de l’eau potable : en Iran et à Bahreïn, des usines de dessalement prises pour cible », GEO, publié le 9 mars 2026, consulté le 16 mars 2026.
ANALYSER • INFORMER • REVENDIQUER
La CRIIRAD est une association d’intérêt général qui produit et diffuse des informations indépendantes des autorités et des industriels, sur la base de ses recherches et des résultats issus de son propre laboratoire scientifique.
Grâce à votre soutien, nous agissons depuis 40 ans, pour que chacune et chacun dispose des informations et des moyens nécessaires pour se prémunir des risques liés à la radioactivité.
Nos actions nécessitent du temps et des ressources.
COMMENT NOUS SOUTENIR ?
Faire un don ponctuel
Un don ponctuel, même petit, est un acte de soutien important pour l’association.
Faire un don régulier
Si vous le pouvez, préférez un don régulier (mensuel, trimestriel, annuel).
Devenir adhérent·e
L’adhésion est un soutien sur le long terme et vous fait prendre part à la vie associative.
Si vous êtes imposable, les cotisations et les dons ouvrent droit à une réduction d’impôt sur le revenu égale à 66 % de leur montant retenu dans la limite de 20 % du revenu imposable.




