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Dossier extrait du bulletin d’information “Trait d’Union” n°109 de septembre 2026
La relance du nucléaire en France soulève de nouveau la question de la gestion à long terme des déchets radioactifs, depuis leur production jusqu’à leur conditionnement, leur entreposage et leur stockage. L’évolution des volumes et des caractéristiques des déchets, ainsi que les choix techniques et réglementaires retenus pour leur prise en charge, constituent des enjeux majeurs en matière de sûreté, de radioprotection et de gestion à très long terme.
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Sommaire
1/ “Matières” et “déchets” radioactifs : deux faces d’une même pièce ?
2/ Relance du nucléaire et déchets radioactifs
3/ Cigéo : les étapes avancent, les manquements persistent
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1/ “Matières” et “déchets” radioactifs : deux faces d’une même pièce ?
“Les déchets radioactifs de haute activité représentent moins de 5 grammes par an et par habitant, soit l’équivalent d’une pièce de 20 centimes d’euro”. Ces mots, écrits sur le site internet de l’industriel de premier plan pour l’exploitation des substances radioactives, Orano, sont assez représentatifs de la rhétorique de banalisation des déchets radioactifs, dont les plus dangereux délivrent à un mètre de distance une dose mortelle en quelques minutes. Le groupe prétend contrôler l’ensemble du “cycle du combustible”, jargon repris dans les documents étatiques de gestion et de pilotage. Mais qu’en est-il réellement ?
Une distinction juridique
En France, la gestion des substances radioactives repose sur une distinction entre deux catégories établies dans le Code de l’environnement. D’abord, une “matière” est une substance radioactive pour laquelle une utilisation ultérieure est prévue ou envisagée. Elle est entreposée dans un lieu dédié dans l’attente d’être “valorisée” et réutilisée. Le “déchet” radioactif, qui d’après l’Andra (1), provient à 61,1% de l’industrie électronucléaire, n’a quant à lui pas d’utilisation ultérieure prévue, et doit être géré dans une filière adaptée à ses caractéristiques (durée de vie, niveau de radioactivité). Ainsi, c’est uniquement la perspective de leur (non-)utilisation future qui les distingue. C’est en se basant sur les perspectives d’un “multi-recyclage”, qui envisage “à terme” de retraiter la totalité des combustibles usés des centrales nucléaires que de nombreuses substances ne sont pas reléguées au statut de déchets. En ce sens, il suffit que le détenteur soit capable de démontrer qu’une utilisation ultérieure est “crédible” pour qu’une substance puisse être qualifiée comme “matière”. Aujourd’hui, la large majorité d’entre elles ne sont pourtant pas réutilisées.
Pour pouvoir prospérer dans le temps, l’industrie nucléaire a construit une stratégie de différenciation vis-à-vis des énergies fossiles. L’historien des sciences Jean-Baptiste Fressoz montre dans son dernier ouvrage (2) comment l’idée de transition énergétique, telle qu’érigée aujourd’hui en nécessité écologique absolue, est imputable aux pronucléaires étasuniens des années 1950. Elle a permis – et permet encore – de justifier les investissements publics massifs dans ce secteur. À l’heure où les objectifs de neutralité carbone guident les politiques énergétiques françaises, l’enjeu pour les industriels est de montrer que leurs activités s’inscrivent dans une trajectoire compatible avec les impératifs climatiques. C’est par exemple ce que fait le groupe Orano en affirmant qu’ “un gramme de plutonium produit autant d’énergie qu’une tonne de pétrole” (3). En ce sens, le développement du concept de “recyclage” des substances radioactives répond à un enjeu majeur : permettre aux acteurs de la filière de présenter le nucléaire non seulement comme une énergie faiblement émettrice, mais aussi comme une industrie capable de limiter ses déchets. Ambitions pourtant rattrapées par la réalité des faits.
“Recyclé” et “Recyclable” : un suffixe qui fait toute la différence
EDF met régulièrement en avant le fait que “96% du combustible usé est recyclable en nouveaux combustibles”. Véritable pierre angulaire du prétendu “cycle du combustible” français, le retraitement des combustibles usés permettrait de diminuer la consommation des ressources en uranium naturel et de limiter le volume des déchets radioactifs ultimes à stocker. Au-delà du fait que les processus de retraitement impliquent des procédés très polluants, une subtilité s’immisce dans ce beau tableau d’économie circulaire : la différence entre les substances “recyclables” et les quantités réellement “recyclées”.

Conteneurs de combustible usé au centre de stockage provisoire de la centrale nucléaire d’Ignalina – Lituanie, 2019 © Ignalina nuclear power plant via Wikimedia Commons
Une filière MOX qui peine à fonctionner
Pour produire de l’électricité, les réacteurs à eau pressurisée (REP) du parc nucléaire français utilisent un combustible à base d’uranium enrichi. Lors de son irradiation en réacteur, une partie de l’uranium est transformée en plutonium (Pu239). Environ 11 tonnes de plutonium sont produites chaque année dans des conditions d’exploitation normales en France. Afin de réduire la quantité de déchets radioactifs, cet élément est séparé lors de son retraitement puis recyclé dans la fabrication du combustible MOX (Mélange d’Oxydes). Celui-ci est constitué d’environ 10 % de plutonium, de près de 90 % d’oxyde d’uranium appauvri (UO2) issu du procédé d’enrichissement, ainsi que d’une faible proportion de rebuts provenant de fabrications antérieures de ce mélange. Le MOX est actuellement utilisé dans environ 30 % des assemblages combustibles de 22 réacteurs nucléaires français, sur les 24 autorisés à en charger.
Si, sur le papier, la filière semble démontrer une solution pour pallier l’accumulation des déchets, dans la réalité, elle est confrontée à de nombreuses difficultés. Problèmes de disponibilités des installations et difficultés liées aux procédés de fabrication, ou encore opérations de maintenance longues ont, entre autres, conduit à la baisse considérable de la production de MOX entre 2016 (124 tonnes de métal lourd ou tML) (4) et 2021 (51 tML) (5). Aujourd’hui encore, son dernier bilan n’est pas glorieux : en 2024 l’usine a produit seulement 82 tML de pastilles (6) – quantités qui “n’ont répondu que partiellement aux attentes des clients”, car l’établissement a dû faire face à des “difficultés techniques récurrentes”, d’après Orano (7). Ces difficultés de production ont engendré des problèmes de flux et de gestion, conduisant notamment à une saturation plus rapide des capacités d’entreposage des substances plutonifères et des rebuts, dont les quantités augmentent au lieu de se résorber (8). La réduction des marges d’entreposage disponible à La Hague, dont la saturation est annoncée à horizon 2040 – à condition de produire du MOX en quantité industrielle et en l’absence d’aléas – a poussé les exploitants à étendre les capacités d’entreposage (9). Également, l’ASNR a alerté sur les enjeux de radioprotection et de sûreté importants que représente cette accumulation (10).
De fait, le secteur électronucléaire produit plus de plutonium qu’il n’en consomme. Pour respecter les engagements du Traité de Non-Prolifération, l’Etat français s’est engagé à respecter un équilibrage entre l’offre et la demande de plutonium séparé ou contenu dans du combustible non irradié. En ce sens, le plutonium doit être recyclé “en ligne” via la fabrication du MOX, c’est-à-dire qu’il ne doit pas s’accumuler mais doit être réutilisé directement après avoir été récupéré (après avoir passé environ 3 ans à La Hague). Les quantités de plutonium séparé non irradié (11) détenues en France étaient de 78.8 tonnes en 2014 et sont de 113.7 tonnes en 2024 soit une augmentation de 44,29% en 10 ans (12).
Ces défaillances de la filière MOX peuvent avoir des incidences sur la quantité de combustible d’uranium naturel enrichi (UNE) usé traité. La politique de gestion des combustibles usés consiste à ne pas traiter “plus de combustibles UNE usés que l’on ne peut charger de combustibles MOX dans les réacteurs dédiés. C’est le principe de l’égalité des flux qui évite d’entreposer du “plutonium séparé” en quantité supérieure à celle nécessitée par le fonctionnement du cycle” (13). Ainsi, les difficultés que rencontre la filière MOX induisent une accumulation de combustible usé en attente de retraitement et de fait représentent des enjeux de sécurité car l’ensemble du “recyclage” repose sur elle.
Également, dans les “96% de combustible usé recyclable”, EDF oublie très certainement ce qu’il advient du combustible MOX une fois irradié. À défaut de pouvoir être réutilisées, les 2 916 tML de combustible MOX usé et de rebuts constituent actuellement des déchets à entreposer dans des piscines de refroidissement. Ajoutons à cela qu’une fois retiré du cœur du réacteur, la radioactivité du MOX usé, et donc sa puissance thermique, est supérieure à celle d’un combustible “classique” UNE, ce qui signifie que le temps nécessaire à son refroidissement est lui aussi supérieur. Mais là encore, les promesses d’une valorisation future dans les réacteurs EPR ou de IV° génération lui permettent de conserver l’appellation “matière”, allégeant ainsi le bilan des déchets radioactifs sans solution de stockage.
Réutiliser l’uranium de retraitement ?
La part française des quantités d’uranium issu du retraitement des combustibles usés s’élève à 32 108 tML fin 2024 (14). Pour tenter de résorber ce “stock”, la France a choisi de relancer la filière d’uranium de retraitement (URT) en 2018, pour qu’il puisse être réutilisé comme combustible sous forme d’uranium de retraitement réenrichi (URE). Pour cela, l’uranium de retraitement doit suivre des processus de conversion et de ré-enrichissement. Mais faute de capacités industrielles sur le territoire, ces étapes se sont vues reléguées en Sibérie dans l’usine de Seversk, après un contrat signé entre Orano et Rosatom. Là encore, la filière n’est pas pérenne et fait tache au milieu du “cycle du combustible”. Tout d’abord, seuls les réacteurs de Cruas sont autorisés à fonctionner avec des combustibles URE, donc les taux de recyclage effectifs restent bas. Ensuite, comme l’a révélé l’invasion de l’Ukraine par la Russie, la filière est dépendante d’un contexte géopolitique incertain (15). Le contrat franco-russe étant arrivé à échéance, qu’adviendra-t-il de l’uranium de retraitement ? Sera-t-il encore considéré comme une “matière” ? Bien que le développement d’une filière européenne soit à l’étude, cela prendrait des années à mettre en place. De quoi laisser, en pleine relance du nucléaire, le temps aux déchets radioactifs de s’accumuler.
Ainsi, ce qui est actuellement dépeint comme “un cycle” prend plutôt la forme d’une ligne droite continue vers des lieux d’ “entreposage” de plus en plus saturés, qui laisse de surcroit dans son sillage de multiples pollutions radioactives. Les filières de “recyclage” sont bien loin de résorber les quantités de combustibles usés. Au-delà d’être une présentation frauduleuse d’un “cycle fermé vertueux”, le discours des exploitants du nucléaire érigeant les “matières” comme des ressources valorisables, participe à minimiser le volume réel de déchets produits par l’industrie. Les promesses d’un avenir radieux pour ces substances ne sauraient éviter leurs conséquences actuelles. Derrière le mythe d’une future énergie infinie, une tout autre réalité : de la mine au bassin de La Hague, les déchets de l’industrie nucléaire sont déjà responsables de conséquences irréversibles sur les écosystèmes, dont la santé publique est indissociable.
Notes :
(1) Les Essentiels – Andra, 2025.
(2) Jean-Baptiste Fressoz, Sans transition – Une nouvelle histoire de l’énergie, Seuil, 2024.
(3) Voir sur le site internet d’Orano : urlr.me/gPjQce
(4) Source : Rapport d’information du site Orano Melox, édition 2018
(5) Source : RAPPORT DE L’ASN sur l’état de la sûreté nucléaire et de la radioprotection en France en 2024, p.349
(6) La capacité annuelle de production est plafonnée réglementairement à 195 tonnes.
(7) Rapport d’information du site “Orano Melox”, Edition 2024, p.7
(8) Synthèse de la 72e réunion plénière du HCTISN du 20 mars 2025, p.6
(9) Extension d’entreposage des verres (E/EV/LH), projet d’entreposage à sec des combustibles usés et projet de piscine d’entreposage centralisé sur le site de La Hague.
(10) Synthèse de la 72e réunion plénière du HCTISN du 20 mars 2025.
(11) C’est-à-dire qui n’a pas été chargé dans un réacteur nucléaire.
(12) Circulaire d’information de l’AIEA, “Communication reçue de la France concernant les dispositions qu’elle a décidé d’adopter pour la gestion du plutonium”, INFCIRC/549/Add.5/29, 25 septembre 2025.
(13) HCTISN – Présentation du “cycle du combustible” français en 2018, p.82
(14) Source : Andra, Inventaire national – Les Essentiels, 2026. 34 900 tML dont 8% de part étrangère.
(15) Malgré la fin du contrat pour l’URT, Greenpeace a révélé combien la place de la Russie est toujours centrale pour l’industrie nucléaire française. Voir “Note d’investigation : France – Russie : le trafic radioactif se poursuit”. Voir : urlr.me/tPZwwn
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2/ Relance du nucléaire et déchets radioactifs
Pour organiser le pilotage des substances radioactives produites par l’industrie électronucléaire pour les cinq ans à venir, une nouvelle édition du Plan national de gestion des matières et déchets radioactifs (PNGMDR 2027-2031) doit voir le jour fin 2026. Elle se base entre autres sur la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE3), publiée après plus de deux ans de retard en février 2026. Alors que la précédente PPE envisageait la fermeture de 12 réacteurs avec l’objectif de réduire à 50% la part du nucléaire dans le mix énergétique à l’horizon 2035, celle-ci opte pour la relance du secteur. Elle prévoit notamment la poursuite du fonctionnement des réacteurs électronucléaires après 50 ans, puis 60 ans, voire au-delà et le lancement du programme de construction de 3 paires d’Evolutionary Power Reactor 2 dit “EPR2”, avec 8 autres réacteurs en option. Ces nouvelles infrastructures font pourtant l’objet de nombreuses controverses, en particulier concernant les garanties de sûreté, le coût élevé ou encore la quantité de déchets qu’elles impliquent. Qu’à cela ne tienne, c’est sur ces scénarios que se base ce nouveau PNGMDR.
L’impact de la relance du nucléaire sur la production de déchets radioactifs
L’augmentation de la part d’énergie en provenance des réacteurs nucléaires dans le mix énergétique, implique davantage de production de déchets radioactifs qu’il convient de “gérer”. Le développement de six réacteurs EPR2 prévu entre les sites de Penly, Gravelines et Bugey, aurait donc un impact sur les différents sites de stockage et d’ “entreposage”. Les Travaux relatifs au nouveau nucléaire (1) ont tenté de les quantifier. Selon les stratégies de “recyclage”, le stockage des déchets HA et des combustibles usés produits par ces nouveaux réacteurs, entrainerait une augmentation de l’emprise des ouvrages souterrains de Cigéo de 20 à 40% par rapport à l’emprise estimée à partir de l’inventaire des déchets HA du parc actuel mis à jour en 2021 (2). À cela s’ajouteraient les déchets MA-VL qui augmenteraient les volumes à stocker de ce type de déchets de 5%. Mais au-delà de l’espace de stockage supplémentaire, le développement de nouveaux réacteurs impliquerait également une augmentation du coût de Cigéo, des modifications de conception de stockage, un allongement de sa phase de fonctionnement et un report de sa date de fermeture. En ce qui concerne les déchets FMA-VC, le volume lié au fonctionnement et au démantèlement de ces nouveaux réacteurs représenterait 10% des capacités de stockage du Centre de l’Aube (CSA) (3). Le volume de déchets TFA quant à lui, est de l’ordre de 120 000 m³ supplémentaires, soit une emprise d’environ 13% sur les capacités de stockage du Centre industriel de regroupement, d’entreposage et de stockage (Cires). Mais, pour cette dernière catégorie de déchets, l’Andra a prévu une tout autre destination…
Un Inventaire national biaisé
Pour pouvoir mettre en œuvre des méthodes de gestion, le PNGMDR s’appuie d’abord sur le bilan des substances radioactives, recensées dans l’Inventaire national (4) de l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra). À la fin de l’année 2024, il comptabilise 1 890 000 m³ de déchets radioactifs. Prétendue refléter une “vision aussi complète et exhaustive que possible des quantités de matières et déchets radioactifs”, une large partie n’y figure pourtant pas. C’est par exemple le cas des 696 900 m³ de résidus de traitement de conversion de l’uranium de l’usine d’Orano à Malvési, répartis dans les différents bassins. C’est également le fait des “stériles” radioactifs (déchets à vie longue dont la radioactivité peut être jusqu’à 50 fois supérieure à la normale) et des résidus d’extraction d’uranium provenant de cinq décennies d’exploitation minière française. Leur quantité est évaluée à plus de 170 millions de tonnes pour les “stériles”, actuellement répartis sur plus de 160 verses dans l’hexagone et 50 millions de tonnes pour les résidus stockés sur 17 sites. Aujourd’hui, si l’extraction de l’uranium naturel ne se fait plus sur le territoire national, les réacteurs nucléaires n’en restent pas moins dépendants. Mais les déchets produits dans les mines étrangères pour les besoins uranifères français, actuels et passés, n’apparaissent pas non plus dans l’Inventaire. On pourrait ajouter à cela les déchets issus de la lixiviation statique et les déchets immergés du siècle passés…
Ainsi, les chiffres répertoriés dans ce “véritable outil de référence” qu’est l’Inventaire national, sont repris par l’ensemble des acteurs du secteur, notamment dans les documents de pilotage, de politiques énergétiques, etc. Mais sa non-exhaustivité est problématique car elle minimise la quantité réelle de déchets provenant de l’industrie nucléaire d’une part, et contribue à leur banalisation voire à leur valorisation (5) d’autre part.

L’usine d’Orano à Malvési – Vue aérienne © Photo : Premières Lignes, Martin Boudot, film “L’Uranium de la colère”, 2021
Extension du “recyclage” des déchets TFA au-delà des métaux
En effet, à la lecture des principales questions identifiées pour le débat public préparatoire à la 6e édition du PNGMDR, on peut lire “comment poursuivre l’étude de la valorisation et du recyclage des déchets très faiblement radioactifs au-delà du cas des métaux ?”. Alors même que le projet de Technocentre – qui prévoit le recyclage de métaux TFA dans le domaine public – n’a pas reçu toutes les autorisations nécessaires à sa mise en œuvre, et qu’il fait encore l’objet de vifs débats, le 6e PNGMDR prévoit l’extension du recyclage des déchets TFA aux gravats, bétons et liquides. Bien qu’aucun projet industriel sérieux ne soit présenté à ce jour, cette perspective doit nous alarmer. Elle est un nouveau pas vers la dérèglementation des substances radioactives. L’interdiction d’ajouter délibérément des substances radioactives dans les aliments, les biens de consommation et les produits de construction est pourtant une garantie inscrite dans le Code de la santé publique (6). Jusqu’où iront les tentatives de réduction des quantités de déchets radioactifs qui débordent de centres de stockage saturés ? Dans quelles mesures les trois principes fondamentaux de radioprotection, à savoir la justification, l’optimisation et la limitation de toute dose reçue, pourront-ils être entièrement respectés ?
Une fois encore, pour justifier cette extension du “recyclage”, minimiser l’impact des très faibles doses et faire accepter le projet, le maitre d’ouvrage utilise des comparaisons entre la radioactivité naturelle et la radioactivité artificielle. Il met sur le même plan l’exposition à la radioactivité naturelle “reçue après un voyage de 8 heures en avion” et la dose annuelle d’exposition d’origine artificielle admissible pour la population de 10 microsieverts (7). Régulièrement utilisée, cette analogie dissimule pourtant une différence fondamentale : l’ajout délibéré d’un risque radioactif artificiel dans le domaine public.
Les déchets radioactifs de l’extraction : la grande fourberie
Comme nous l’avons vu précédemment, les déchets s’accumulent tout le long de la chaîne de production de l’uranium. Mais dans les bilans évaluant l’impact de la relance du nucléaire sur la production de déchets, sont seulement comptabilisés ceux de l’exploitation et du démantèlement des réacteurs. Pourtant, au même titre que les réacteurs actuellement en fonctionnement, les EPR2 seront chargés en combustibles à base d’uranium, en provenance principalement des mines canadiennes, australiennes et kazakhes. Pour pouvoir être utilisé dans les réacteurs, cet uranium doit être extrait du minerai, subir deux conversions, être enrichi et assemblé en combustible. Autant de procédés producteurs de déchets supplémentaires, qui ne sont pas forcément comptabilisés dans les bilans. Actuellement, la France reste dépendante de l’uranium naturel à hauteur d’environ 8 000 tonnes par an. La production de six tranches d’EPR2 représente une puissance installée de 10 GW (contre 61.4 GW du parc actuel), et implique ainsi une augmentation du besoin en uranium naturel d’environ 10% (8). La quantité de minerai nécessaire pour produire 1 tonne d’uranium, en fonction du gisement et de la teneur du minerai, varie de 10 à plus de 1 000 tonnes (9), soit autant de déchets. Peu importe les méthodes utilisées, quelles que soient les zones géographiques, la mine “propre” et responsable n’existe pas. Les activités d’extraction impliquent, de fait, la production de déchets radioactifs responsables de multiples impacts écologiques et sanitaires.
Derrière la relance du nucléaire français, la réalité des déchets autour des mines d’uranium kazakhes
Dans le district de Sozak au Kazakhstan, l’entreprise Katco, une filiale d’Orano, exploite des mines d’uranium, dont “la plus grande exploitation au monde utilisant la technique ISR (In-Situ Recovery, “lixiviation in-situ” en français)”. Une investigation des médias Vlast et Reporterre (10) a révélé les nombreuses problématiques autour de cette mine, notamment les multiples infractions environnementales liées à la gestion des déchets commises par les exploitants, et les rares contrôles effectués par les autorités. Sur la base d’analyses effectuées en 2025, la CRIIRAD a indiqué en outre que du fait de leur charge en uranium, sulfates, strontium et calcium, certaines des eaux distribuées à la population de la région sont impropres à la consommation, en particulier pour les femmes enceintes, les nouveau-nés et les jeunes enfants. Si certaines caractéristiques peuvent être d’origine naturelle, l’injection de produits chimiques pour dissoudre l’uranium, les fuites et la perturbation de la géochimie de l’eau aggravent la situation.
Le Kazakhstan reste l’un des principaux pays fournisseurs d’uranium naturel destiné à l’approvisionnement des centrales nucléaires françaises.

Forages dans le cadre de l’aménagement d’un champ de captage à la mine d’uranium d’Inkai, au Kazakhstan © Photo : NAC Kazatomprom JSC via Wikimedia Commons, 2019
Notes :
(1) Rapport – Travaux relatifs au nouveau nucléaire, PPE 2019-2028, février 2022.
(2) Travaux relatifs au nouveau nucléaire, PPE 2019-2028, p.65
(3) Ibid
(4) Voir : https://inventaire.andra.fr/
(5) Communiqué de presse de la CRIIRAD du 15 juin 2016, “Le site de stockage de déchets radioactifs de Saint-Pierre transformé en parc d’attraction d’un nouveau type ?”. Voir : urlr.me/VYkAu4
(6) Article R. 1333-2, Code de la santé publique
(7) Dossier du DMO pour le débat public sur la 6ème édition du PNGMDR, p.29.
(8) OCDE, Trends in the Nuclear Fuel Cycle – Nuclear development, juin 2013, p.28
(9) Ibid
(10) Voir : https://urls.fr/zxcSbr
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3/ Cigéo : les étapes avancent, les manquements persistent
Le projet de Centre de stockage géologique (Cigéo) est inédit. Tant pour son étendue territoriale, temporelle, financière, que par la nature des colis qu’il doit accueillir. Il prévoit d’enfouir à 500 mètres sous terre les déchets les plus radioactifs, majoritairement produits par l’industrie électronucléaire, dont la radioactivité perdurera plusieurs centaines de milliers d’années. Cette méthode de stockage dans une couche d’argile est une première mondiale. L’extrême dangerosité des colis stockés exige que toute étude, essai ou décision qui concerne le projet soit à la hauteur des risques environnementaux et sanitaires qu’il implique. Pourtant, alors que toutes les étapes du mégaprojet devraient satisfaire des critères d’évaluation précis et intransigeants, ils sont loin de caractériser la phase industrielle pilote.
La Phase industrielle pilote
En janvier 2023, l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) déposait la demande d’autorisation de création (DAC) pour le projet Cigéo. Après l’avis favorable délivré fin 2025 par l’Autorité de Sûreté Nucléaire et de Radioprotection (ASNR) (1), elle pourrait faire l’objet d’un décret d’autorisation de création d’ici 2028, ouvrant la voie à la Phase industrielle pilote dite “Phipil”. Le Code de l’environnement la définit comme une phase “permettant de conforter le caractère réversible et la démonstration de sûreté de l’installation, notamment par un programme d’essais in situ”. Il précise que “tous les colis de déchets doivent rester aisément récupérables durant cette phase” et qu’elle “comprend des essais de récupération de colis de déchets” (2). La Phipil doit ainsi apporter les éléments de connaissances au Parlement pour qu’il soit en mesure de décider de l’avenir du projet, à savoir sa poursuite ou son arrêt.
“À ce stade, l’Andra considère qu’il n’existe pas de durée prévisionnelle intangible pour la Phipil. (…) De même, il n’y a pas d’objectifs en termes de nombre de colis de déchets stockés ou de nombre d’opérations à réaliser”. (3)
Une chose est sûre, on ne peut pas reprocher le manque de flexibilité de la Phipil. Encore faudrait-il qu’elle ne soit pas une façon de masquer un manque de rigueur, d’objectifs précis ou de définition des critères de sûreté. Ce sont pourtant les problématiques que posent un rapport de l’Andra de janvier 2025 présentant les objectifs et critères de la réussite de la Phipil (4). Alors qu’il est censé définir les aspects techniques du programme d’essais in situ, les analyses de la CRIIRAD et de Global Chance, rassemblées dans une note de lecture critique (5), montrent qu’il est bien loin du niveau de précision attendu pour un projet de l’ampleur de Cigéo. Périmètre flou, essais mal définis, contrôles non-exhaustifs : les lacunes sont nombreuses.

Laboratoire de recherche souterrain de Meuse/Haute-Marne à Bure, pour le projet Cigéo – 2007. © Ji-Elle via Wikimedia Commons
Tout d’abord, le périmètre temporel interroge. La phase est articulée autour de deux temps, d’abord la construction des ouvrages estimée de 10 à 15 ans, puis la phase d’essais avec colis de déchets radioactifs et des opérations de stockage estimée de 5 à 10 ans. L’agence se réserve cependant le droit de l’étendre jusqu’à ce que “les enseignements qui seront jugés nécessaires à la décision du Parlement et à l’engagement de la phase suivante du projet soient acquis, concertés et, autant que possible, partagés” (6). Autrement dit, elle dispose de toute liberté pour juger des échéances lui permettant de renforcer davantage les éléments en sa faveur.
Le périmètre technique des essais s’avère lui aussi problématique. Au sujet de la récupérabilité, jalon essentiel de la phase, aucun essai de retrait de colis en situation accidentelle n’est prévu. Par ailleurs, dans le cas où un colis serait endommagé, son retrait ne sera pas systématique et ne se fera que si l’Andra le juge nécessaire, du moment que la sûreté n’est pas compromise (7).
Focus sur le périmètre restreint des familles de colis testés
L’Andra affirme que la mise en stockage des colis durant la Phipil est représentative de l’inventaire de référence des familles de déchets, mais fait le choix d’en exclure certaines. C’est par exemple le cas de certains colis contenant des déchets de haute activité (HA). L’Andra définit les colis HA1 comme la catégorie regroupant “les déchets de haute activité fortement exothermiques à la mise en stockage” (8) dont la charge thermique est comprise entre 270 watts (pour les colis COG-140) et 331 watts (colis COG-800) après 85 ans de vieillissement (9), ainsi que les HA2 comme la catégorie qui se distingue de la précédente “par une part accrue d’actinides dans les déchets susceptibles de ralentir la décroissance thermique” (10). Les colis HA2 proviennent du retraitement de combustibles usés d’uranium naturel, uranium réenrichi et MOX, et ont une charge thermique de 438 watts après 70 ans de vieillissement. Parmi l’ensemble des déchets haute activité (HA) présents dans l’inventaire de Cigéo, seulement ceux avec la charge thermique la plus faible, les HA0 (50 watts), seront testés durant la Phipil. Autrement dit, les colis HA les plus susceptibles d’impacter la paroi des alvéoles de stockage ne seront pas testés en condition réelle avant la mise en service du site.
C’est également le cas des déchets bitumés. Pourtant, un rapport de l’IRSN souligne qu’ils “présentent un potentiel de réactions chimiques exothermiques (…) qui peuvent être déclenchées à la suite d’un apport d’énergie thermique externe lié par exemple à une situation d’incendie” et que “ce potentiel peut conduire (..) à une pyrolyse voire à une inflammation de l’enrobé bitumé (…) susceptible d’induire une dissémination des radionucléides contenus dans les colis” (11). Ces déchets radioactifs dont le nombre s’élève à des dizaines de milliers n’ont même pas encore de conditions de stockage définies (12) et n’entreront sur le site qu’après la Phipil. Le choix de ne pas les y intégrer malgré les risques importants qu’ils présentent, revient à ne pas tester en conditions réelles les domaines de fonctionnement de l’installation les plus critiques.
Ajoutons à cela que le nombre de colis à réceptionner en Phipil varie du simple au double, que les mesures de protection et les contrôles radiologiques sont très peu définis ou encore que certains phénomènes impactant la sûreté ne seront pas observables durant cette phase. Dans ces conditions, lorsqu’il devra se prononcer sur le devenir du projet, le Parlement ne disposera que d’un bilan incomplet.

Galerie du laboratoire de recherche souterrain de Meuse/Haute-Marne à Bure, pour le projet Cigéo – 2007. © Bertrand Degove via Wikimedia Commons
Entre monopole de l’expertise, conflits d’intérêts et enjeux financiers
Au fil du temps et des moyens qui lui ont été accordés, l’Andra a constitué un quasi-monopole de l’expertise sur Cigéo, ce qui lui permet de définir largement les termes du débat scientifique et technique autour du projet (13). Les moyens nécessaires pour mener des recherches sont tels qu’ils rendent extrêmement difficile l’émergence d’expertises indépendantes capables de produire leurs propres données. Cela n’empêche pas des organismes à l’image de la CRIIRAD de se mobiliser pour révéler les lacunes des études officielles, mais cela reste insuffisant aux regards des enjeux. Plus grave encore, la capacité d’intervention de l’ASNR est aussi limitée (14).
Également, l’indépendance attendue des agences officielles suscite aussi de sérieuses interrogations. On constate en effet une porosité préoccupante entre les différents acteurs impliqués dans l’instruction du projet, brouillant la frontière entre promoteurs, contrôleurs et décideurs.
Le cas de Pierre-Marie Abadie est emblématique. Après avoir dirigé l’Andra et porté pendant des années le projet Cigéo, il a été nommé à la tête de l’ASNR, l’autorité chargée de traiter, analyser et valider le dossier. Cette situation, dénoncée par de nombreux organismes dont la CRIIRAD (15) comme un conflit d’intérêts manifeste, fait craindre un manque de discernement et d’impartialité lors de l’instruction de la DAC. Le même constat peut être formulé concernant la nomination du député de la Meuse, Maxime Amblard (Rassemblement National), comme rapporteur de l’avis parlementaire sur l’autorisation de création de Cigéo. Ancien ingénieur nucléaire chez Framatome jusqu’à son élection en 2024 dans le département qui accueille le mégaprojet d’enfouissement et défenseur assumé de l’industrie nucléaire à l’Assemblée nationale (16), il se retrouve chargé d’éclairer le débat sur un projet dont il partage déjà les orientations.
Parallèlement, l’imbrication des enjeux financier et politique rend tout retour en arrière difficilement envisageable. Les années passent et les investissements en faveur de Cigéo s’accumulent. Le coût du centre de stockage a été réévalué à plus de 33 milliards d’euros en avril 2026, dont 9,74 milliards pour la phase de construction initiale (17). Une somme qui représenterait des pertes faramineuses en cas d’échec ou d’abandon.
Par ailleurs, les choix de politiques énergétiques actant la relance du secteur électronucléaire, avec le prolongement des réacteurs existants et la construction de nouveaux (18), entraînent la production de déchets radioactifs supplémentaires qu’il convient de gérer. En actant ces orientations énergétiques, les pouvoirs publics renforcent la nécessité de disposer d’une solution de stockage à long terme. De cette manière, les décisions politiques créent elles-mêmes les conditions qui prétendent rendre Cigéo indispensable. Cette double logique est problématique car elle rend toute remise en cause toujours plus coûteuse. Alors qu’elle prétend démontrer une réversibilité technique, la Phipil est une étape de plus dans la construction d’une irréversibilité matérielle, financière et politique.
Finalement, les autorisations en faveur de Cigéo résultent-elles exclusivement de l’examen rigoureux des critères de sûreté, ou sont-elles facilitées par l’intime conviction de celles et ceux qui les instruisent ? Lorsque l’expertise est monopolisée et que des conflits d’intérêts viennent s’immiscer dans les instances, les risques que représentent cette infrastructure à l’ampleur inédite, peuvent-ils être considérés à leur juste niveau dans les prises de décision ?
Notes :
(1) “L’ASNR publie son avis sur la demande d’autorisation de création de Cigéo”. Voir : urlr.me/qj8kyA
(2) Article L542-10-1 du Code de l’environnement, version en vigueur depuis le 01 janvier 2025
(3) Andra, Synthèse, “La phase industrielle pilote de Cigéo”, février 2021.
(4) Rapport Andra, « Objectifs et critères de réussite de la phase industrielle pilote », Volet Technique, janvier 2025.
(5) Global Chance et CRIIRAD, Note de lecture critique du rapport Andra de janvier 2025, « objectifs et critères de la réussite de la phase industrielle pilote », « volet technique », 10 juillet 2025.
(6) Andra, Synthèse, « La phase industrielle pilote de Cigéo », février 2021.
(7) Rapport Andra, op. cit. janvier 2025, p.57
(8) Andra, Projet global Cigéo – Tranche de travaux DR0, Dossier d’enquête publique unique, Pièce EPU6 : Glossaire et acronymes, p.11
(9) Andra, Dossier d’autorisation de création de l’installation nucléaire de base (INB) Cigéo, Pièce 7, Partie II, Volume 3 : Les colis de déchets
(10) Ibid
(11) Rapport IRSN N°2024-00623, DEMANDE D’AUTORISATION DE CRéATION DU PROJET CIGEO. “GP2” – SûRETé EN EXPLOITATION, p.94
(12) Deux options de stockage sont actuellement à l’étude : la mise en place d’un traitement avant leur stockage ; le stockage en l’état. Dans un rapport de janvier 2020 l’ASN préconise la première option. Voir : urlr.me/bk6pSJ
(13) Patinaux Leny. “Enfouir les déchets nucléaires. Science et décisions face au temps”. Raison présente, 2021/4 N° 220, 2021. p.61-70.
(14) Le chercheur Leny Patinaux dans un entretien à Mediapart : “l’écart d’expertise grandit et, au bout d’un moment, l’IRSN peut continuer de poser des questions mais n’est plus tellement capable d’estimer si les réponses de l’Andra sont correctes”. Voir : urlr.me/5VsWNe
(15) CRIIRAD “Interpellation des députés sur la nomination de Pierre-Marie Abadie à la présidence du collège de l’ASN”, 14/10/2024. Voir : urlr.me/Mt6KAN
(16) Il a par exemple déclaré depuis les bancs de l’Assemblée nationale que Cigéo est “un projet unique et hautement stratégique” et qu’ “avec lui, la France va se doter d’une solution inédite, efficace et pérenne pour neutraliser ses déchets radioactifs, assurant ainsi la sécurité des générations futures”, Première séance du vendredi 25 octobre 2024. Voir : urlr.me/Z9DVWQ
(17) Arrêté du 30 mars 2026 relatif aux coûts afférents à la mise en œuvre de la gestion à long terme des déchets radioactifs de haute activité et de moyenne activité à vie longue par stockage en couche géologique profonde (projet Cigéo)
(18) Programmation Pluriannuelle de l’Energie 2026 (PPE3)
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Rédaction du dossier : Lola Gonzalez •
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