21/01/2026 – Ancienne mine d’uranium des Bois Noirs : un risque radon inacceptable > L’analyse de la CRIIRAD

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Entre 1955 et 1980, le site des Bois Noirs, à Saint-Priest-La-Prugne (Loire) a produit près de 7 000 tonnes d’uranium. Cette activité a généré des millions de tonnes de déchets radioactifs dont la dangerosité perdurera pendant au minimum des centaines de milliers d’années.

L’un des principaux problèmes est posé par les résidus d’extraction de l’uranium, dont la fraction fine (1,3 million de tonnes) est stockée sous eau, dans un lac artificiel de 18 hectares retenu par une digue en terre de 500 mètres de long et 42 mètres de haut qui barre la vallée. La lame d’eau a pour fonction de limiter le niveau de radiation ambiant et les émanations de radon 222, gaz radioactif produit par la désintégration du radium 226, seconde cause de cancer du poumon après le tabac. Du radon peut également être émis à d’autres endroits se trouvant sur le site ou à proximité : aux zones de dégazage des eaux des galeries de mines, au niveau des “verses”, secteurs où sont entassés d’autres types de déchets, les “stériles”, etc.

Jusqu’à présent, Orano, responsable du site, se voulait rassurant, au prétexte que l’impact du site (la Dose Efficace Annuelle Ajoutée, ou DEAA), ne dépassait pas la limite réglementaire pour le public de 1 millisievert par an (1 mSv/an). La position d’Orano et ses prédécesseurs (1) est contestée par la CRIIRAD depuis plusieurs décennies, pour de nombreuses raisons. Tout d’abord, la limite de 1 mSv/an n’est pas censée s’appliquer à chaque site pris séparément, mais doit être comparée à l’impact cumulé de toutes les activités nucléaires et de toutes les installations.

D’autre part, la CRIIRAD a constaté à plusieurs reprises des biais méthodologiques, par exemple le fait que les points utilisés par l’industriel pour évaluer le risque n’étaient pas ceux où l’exposition était la plus élevée.

De plus, les coefficients utilisés par Orano sous-évaluaient le risque lié au radon car ils n’étaient pas basés sur les dernières connaissances scientifiques. Cet argument ne peut plus être utilisé depuis la parution, en 2023, d’un arrêté qui réévalue enfin à la hausse ce risque.

L’essentiel de l’impact du site étant dû à l’inhalation du radon, le fait de multiplier par près de 3 le risque associé augmente mécaniquement la DEAA. Pour cette raison, le 21 novembre 2025, lors de la commission de suivi du site des Bois Noirs, Orano a été contraint de reconnaître que, du fait des nouveaux coefficients radon, l’impact du site a nettement dépassé 1 mSv en 2024 : la DEAA est estimée à 2,0 mSv pour les adultes et 1,8 mSv pour les enfants, alors qu’elle était comprise entre 0,6 et 0,9 mSv entre 2016 et 2023 (2). En réalité, l’impact du site n’a pas brusquement augmenté : il aurait dû être auparavant du même ordre de grandeur qu’en 2024, si les coefficients réglementaires n’avaient pas été scientifiquement obsolètes.

Le dépassement de la limite étant incontestable, Orano tente désormais de minimiser l’impact au prétexte que l’écart entre les mesures sous influence du site et la référence serait surestimé. Son argument est le suivant : les mesures de radon faites à proximité du site sont en fond de vallée, configuration plus propice à l’accumulation de radon que le point de référence qui se trouve sur un coteau.

Certes, une situation en fond de vallée peut favoriser l’accumulation de radon ; mais ce radon accumulé peut provenir à la fois du sol, qui en émet naturellement, et du site minier.

Entre 2023 et 2025, des campagnes indépendantes de mesure de radon dans l’air extérieur ont été mises en place par le Collectif Bois Noirs (CBN) avec le soutien scientifique de la CRIIRAD qui lui a confié des détecteurs “Radon Eye”. Les résultats montrent que l’argument d’Orano ne tient pas : même en prenant comme référence un fond de vallée, les écarts entre la référence et des points sous influence du site sont nettement plus élevés que ceux mesurés par Orano.

Pour son évaluation, Orano se base sur 5 points de mesure : la référence (en coteau), trois points se trouvant sur le site proprement dit (deux au pourtour du bassin, le troisième sur le site de l’ancienne mine à ciel ouvert), et un secteur habité situé le long de la Besbre à 1,3 kilomètre en aval du barrage (le moulin de Saint-Priest).

Entre 2016 et 2024, d’après les mesures d’Orano, les niveaux de radon des quatre points sous influence du site ont été, en moyenne, 1,4 à 3,5 fois supérieurs à ceux de la référence (3).

De son côté, le CBN a pu effectuer simultanément des mesures dans un secteur de référence situé en fond de vallée, et dans un secteur sous influence du site accessible au public. La référence se trouve au lieu-dit les Batureaux, près de la rivière Besbre, à 1,5 kilomètre en amont du bassin de stockage des résidus (celui-ci se trouve dans l’ancien lit de la Besbre, qui a été détournée et canalisée le long du site). Le secteur sous influence correspond au pied de la verse du Jot, à 300 mètres en aval du barrage. Sur trois campagnes de mesure de 1 à 3 jours effectuées en octobre 2024, le niveau de radon au pied de la verse a été 13 à 35 fois supérieur à celui de la référence (4).

Le CBN a identifié d’autres secteurs accessibles au public qui présentent des niveaux de radon élevés : le sous-bois proche de l’ancien puits de mine dit BN3 (5), le secteur de rejet des eaux de la station de traitement Orano dans la rivière Besbre (à 300 mètres en aval du barrage (6)) et le moulin Thienon (7), situé entre le barrage (à 600 mètres) et le moulin de Saint-Priest.

Les mesures effectuées avec peu de moyens par le CBN ne sauraient remplacer une véritable expertise : compte tenu de la forte variabilité temporelle des niveaux de radon, il faudrait pour cela implanter de nombreux capteurs, avec des mesures simultanées et sur plusieurs mois.

Il n’en reste pas moins que ces campagnes renforcent la pertinence d’une demande formulée à de nombreuses reprises par le CBN et la CRIIRAD : la réalisation d’une cartographie détaillée des niveaux de radon autour du site des Bois Noirs incluant les secteurs de réutilisation de “stériles” dans le domaine public.

Orano prévoit de réaménager le grand bassin, en remplaçant la lame d’eau par une couverte solide. Ce projet modifierait profondément la configuration du site. Afin de disposer d’un pont zéro solide, il est indispensable qu’au préalable soit réalisée cette cartographie.

Cet article est dédié à la mémoire d’Arlette Maussan, présidente du Collectif Bois Noirs, disparue le 6 novembre 2025. Avec une détermination sans faille, Arlette n’a cessé d’œuvrer à la prise en compte des impacts du site minier des Bois Noirs.

Rédaction : Julien SYREN •


Notes :
[1] Successeur du CEA (jusqu’en 1976), de la COGEMA (jusqu’en 2001) puis d’AREVA (jusqu’en 2018).
[2] Excepté en 2022 où la DEAA était de 1,1 mSv.
[3] Source : Orano, Bois Noirs Limouzat, Surveillance environnementale et fonctionnement des stations, CSS 12 décembre 2024, page 22 (suivi de la qualité radiologique du vecteur air radon 222). Les données sont représentées sous forme de graphe. Les valeurs ont été relevées manuellement, aux intersections du quadrillage du graphe.
[4] Du 04/10/2024 18h au 06/10/2024 08h : 46 Bq/m3 aux Batureaux et 1 595 Bq/m3 au pied de la verse du Jot ; du 15/10/2024 17h au 17/10/2024 20h : 84 Bq/m3 aux Batureaux et 1 082 Bq/m3 au pied de la verse du Jot ; du 28/10/2024 16h au 31/10/2024 12h : 104 Bq/m3 aux Batureaux et 1 756 Bq/m3 au pied de la verse du Jot.
[5] En moyenne, 482 Bq/m3 entre le 04/10/2024 15h25 et le 07/10/2023 13h00.
[6] En moyenne, 517 Bq/m3 entre le 29/04/2023 15h et le 01/05/2023 15h30 ; 819 Bq/m3 entre le 14/07/2023 11h15 et le 16/07/2023 15h ; plus de 1 273 Bq/m3 entre le 08/09/2023 17h40 et le 1/09/2023 10h40.
[7] En moyenne, 227 Bq/m3 entre le 16/08/2023 10h10 et le 19/08/2023 19h10.


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